Terre, science et art

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Groupement de têtes
description

Avant d’être en contact avec les gens du sud du Canada, les Inuits vivaient de la terre et ils satisfaisaient à tous leurs besoins par le biais de leur environnement. En 1921, avec l’arrivée de la Compagnie de la Baie d’Hudson, plus de gens venus du sud se sont installés sur la terre des Inuit. L’auteur Ingo Hessel parle de l’impact que ces gens ont eu sur les Inuits : « Alors que les marchands implantaient le désir d’alimentation et de marchandises venues du sud, que les missionnaires implantaient le christianisme et que la GRC faisait régner la loi, les Inuits se sont sentis de plus en plus attirés par cette culture étrangère. À partir de la fin des années 1940, le changement s’est opéré à la vitesse de l’éclair. » (Hessel, 2006)

Des villages gérés par le gouvernement se sont vite établis. On y installait les Inuits qu’on avait déplacés de leurs terrains de chasse et arrachés à leur mode de vie traditionnels pour faciliter l’éducation et la prestation des soins de santé. Toutefois, les Inuits avaient peu d’habiletés commercialisables et comme il y avait peu de positions rémunérées pour eux, ils ont commencé à dépendre de plus en plus du gouvernement en raison de leur pauvreté. Grâce au mouvement des arts et métiers dans les années 1960, de nombreux Inuits ont pû devenir indépendants et gagner leur vie. Tasseor Tutsweetok déclare : « Je peux vraiment aider [ma famille] grâce à ma sculpture. Si je m’arrêtais de sculpter, nous n’aurions probablement rien. Parfois, nous n’avons rien, et quand je vends une sculpture on peut faire l’épicerie ou acheter ce dont on a besoin. » (Tasseor Tutsweetok dans Hessel, 2006)

La sculpture et la fabrication à la main ne constituent rien de nouveau pour les habitants du Grand nord canadien. Les artistes inuits se servent de la pierre pour fabriquer des outils depuis plus de 2 800 ans. Ils font souvent de petites sculptures de choses qui leur tiennent à coeur. Ingo Hessel déclare : «Dans l’art inuit, les thèmes d’inspiration sont étroitement liés à l’expérience personnelle de la terre et de ses animaux, à la vie du camp et de la famille, à la chasse, la spiritualité et la mythologie. » (Hessel, 1982) La vie en harmonie avec la nature et la survie constituaient un art et l’art ne se distinguait pas du quotidien.

La pierre dont se servent les sculpteurs du Grand nord canadien varie selon l’endroit et elle est souvent difficile à trouver. « Si j’ai de la pierre, je sculpte tout le temps, » dit Tasseor Tutsweetok. (Driscoll, 1982) À Arviat et dans les environs, les roches sont très dures et la pierre influence le type de détail et de sculpture qu’on peut réaliser. Les artistes de cette région ont développé un style abstrait minimaliste où seuls les détails essentiels sont rendus. C’est ce qu’on peut voir dans Groupement de têtes de Tasseor Tutsweetok. « L’esprit des sculptures de pierre de Arviat est sérieux, même sombre; l’abscence de détails en rehausse la puissance émotionnelle plutôt qu’elle ne la diminue,» déclare Ingo Hessel. (Hessel, 1982)

Les sculpteurs inuits observent souvent leur pierre longtemps avant de commencer à la sculpter, cherchant à établir un lien avec « la vie au sein de la pierre ». Tasseor Tutsweetuk ne travaille pas beaucoup la surface de ses pierres/figures. Elle puise plutôt son inspiration dans la forme initiale de la pierre. Au fur et à mesure qu’une figure émerge de la pierre, elle grave et sculpte les détails tels les bras et les visages sur la surface. L’auteur James Houston a observé : « Selon les Esquimaux, les meilleures sculptures donnent une impression de mouvement qui semble provenir du matériau lui-même, une impression de tension, une fièvre vivante. » (Houston, 1971)

Tasseor Tutsweetok ne souhaite pas dépeindre la réalité mais plutôt une réalité « imaginaire » où ses figures de mères, d’enfants, de famille et de communauté semblent fusionner avec la pierre de manière phénoménale. « Ce que j’aime, c’est l’imagination de la pierre. Ça ne ressemble pas à la chose réelle. Si ça ressemblait à une personne réelle, vous ne verriez tout simplement qu’une copie de ce qui est vivant. » (Tasseor Tutsweetok dans Hessel, 1982)

Dans Groupement de têtes, on peut voir sept têtes et deux bras si on se déplace autour de la sculpture. Le visage de la tête qui se trouve au sommet est tourné vers le haut. Les autres têtes sont situées autour de la forme, et leur visage est tourné dans différentes directions. Les deux bras de la figure principale semblent envelopper les têtes qui se trouvent au-dessous. Ce geste donne un sentiment de protection, tandis que le visage du protecteur exprime la douleur ou l’angoisse qui peut traduire la souffrance ou l’épreuve. Les autres visages sont sans expression. Le visage qui se trouve au dos de la sculpture représente peut-être un bébé dans un amauti (le porte-bébé inuit) sur le dos de la figure principale, peut-être sa mère.

Si on regarde la forme sculpturale de cette pièce sous une autre perspective, on peut imaginer une figure à genoux portant un enfant dans ses bras et penchée au-dessus du rebord de la glace. Au-dessous de la surface se trouvent les esprits de créatures et de gens aujourd’hui disparus. L’artiste n’a pas poli les lignes produites par la lime sur la surface de la pierre ce qui crée une impression de mouvement, suggérant que de l’eau coule peut-être sous la glace.

Tasseor Tutsweetuk crée aussi le mouvement en forçant le regard du spectateur à tourner autour de la forme et à découvrir les nuances de la pièce. La surface demande à être touchée et la sculpture à être tournée. « On m’a dit que les gens aimaient toucher et sentir mes sculptures même si la surface est rugueuse, » dit-elle. (Tassero Tutsweetok dans Hessel, 2006)

« L’œuvre de Tasseor est dotée d’une monumentalité constante, » observe Ingo Hessel. « Bon nombre de ses pièces semblent être des ‘monuments’, bien que Tasseor elle-même ne les voit pas de cette façon. Ses meilleures sculptures, qu’elles soient de la taille d’un poing ou assez grandes, ne sont pas que de la pierre, ce sont de véritables montagnes miniatures. Cette pièce est comme une petite version abstraite du mont Rushmore; au lieu d’immortaliser de grands chefs, elle rend hommage au sens inuit de la famille.» (Hessel, 2006)

additional resources Matière à réflexion
  • « J’illustre les épreuves des peuples premiers et la transition à la société moderne. Mes sculptures parlent de l’évolution. Je sais que la sculpture était un passe-temps pour les ancêtres, pour dissiper la solitude. Je réfléchis à ça. Vous savez, maintenant que les gens travaillent en ville, c’est la sculpture qui est une activité solitaire.» (Tasseor Tutsweetok dans Hessel, 2006) Réfléchissez à cette déclaration.
  • Tasseor Tutsweetok déclare : « J’aimerais dire que je ne veux que personne ne copie mon style de sculpture à part ma fille. Je lui ai appris à sculpter de façon à ce qu’elle puisse continuer à sculpter quand je mourrai. » (Driscoll, 1982) Un pourcentage élevé des sculpteurs inuits sont des femmes. Selon vous, pourquoi? Pourquoi a-t-elle enseigné ses habiletés de sculpteur à sa fille? Approfondissez vos connaissances sur les sociétés qui vivent de la chasse et la pêche et sur leurs pratiques.
  • Tasseor Tutsweetok déclare : « Un jour, un groupe de chanteurs est venu dans notre communauté. Ma fille m’observait pendant que je sculptais. Elle m’a demandé si sculpter c’était comme chanter. Je lui ai répondu : "Oui, c’est pareil.". » (Brandson, 1994) Allant plus loin, Tasseor Tutsweetok dit : « Parfois, quand mes petits-enfants me regardent sculpter, ils rient. Ils disent :" Grandmère, s’il te plaît, chante une chanson à la pierre pour que tu puisses en recevoir de l’argent." Et je me mets à chanter pour la pierre. J’ai beaucoup de petits-enfants. » (Hessel, 2006) Réagissez à ces idées et croyances.
  • Ingo Hessel dit : « Les visages de Tasseor ont l’air d’apparitions spectrales » (Hessel, 2006) Êtes-vous d’accord?
  • James Houston observe : « Dans leur art, nous avons de brefs aperçus de gens qui ont longtemps envisagé toute la question de la vie et de la mort de façon très différente.» (Houston, 1971) Selon vous, que veut-il dire?
  • « La pierre dure, gris foncé de Arviat résiste au travail détaillé et les sculptures portent souvent les marques de haches ou de limes. » (Hessel, 1982) Dans les photos, les sculpteurs travaillent, en général, assis par terre, dehors. Selon vous, pourquoi? À votre avis, cela reflète-t-il un souci sanitaire et sécuritaire?
  • Selon Ingo Hessel, « Pour Tasseor, un plan plat de pierre a autant de pouvoir d’expression qu’un visage. » (Hessel, 1991) Selon vous, comment et pourquoi cela est-il possible?
  • Madonna and Child « L’unité familiale, en particulier la mère et l’enfant (ou les enfants), est l’un des thèmes les plus importants dans l’art inuit, » déclare Hessel. Et il poursuit : « Parfois, ce thème ressemble au motif chrétien de la Madonne à l’enfant. » (Hessel. 1982) À votre avis, pourquoi?
  • Les animaux du Grand nord canadien sont très différents de ceux qu’on trouve dans le sud. Les gens du nord mangent du caribou, du phoque, du poisson, du lapin, du lagopède, de l’ours polaire, du morse, du bœuf musqué et du béluga. Avez-vous jamais mangé de ces viandes et mangez-vous jamais de la viande crue comme ont tendance à le faire les gens du Grand nord? Quels aliments aimez-vous que certains de vos amis n’aimeraient pas goûter? Certains de ces aliments sont-ils crus?
Ptarmigan Musk Ox
Walrus Beluga whale
  • On a exprimé certaines inquiétudes et on a effectué des études pour déterminer les causes et effets des contaminants qui se trouvent dans la chaîne alimentaire du Grand nord. Approfondissez vos connaissances sur ce problème qui va croissant.
  • Est-ce que Arviat est proche du centre géographique du Canada?
  • Ingo Hessel décrit la méthode de travail de Tasseor Tutsweetuk comme une « utilisation sans prétention de matériaux et d’outils. » (Hessel, 2006) Selon vous, que veut-il dire par là?
* Science Behind the Art *

Ken Ashton

Groupement de têtes est sculptée dans de la saponite, une roche métamorphique qui a une genèse en deux étapes. Celle-ci commence au plus profond de la Terre lorsqu’une fonte périodique au sein du manteau produit du magma mafique (de couleur foncée) et ultramafique (de couleur très foncée) qui remontent dans la croûte terrestre. Les variétés mafiques de magma soit se cristallisent en profondeur en dykes formés de plaques ou en grandes masses de gabbro, ou bien sortent en extrusion sur la surface sous forme de basalte, l’équivalent volcanique. Un tel magma mafique se compose en général d’un mélange de minéraux : pyroxène, plagioclase et olivine. Les variétés ultramafiques ne contiennent pas de plagioclase plus léger, ce qui les rend plus denses que le magma mafique et donc moins susceptibles d’atteindre la surface sous l’état de roches volcaniques. En conséquence, elles se présentent plus souvent sous forme de dykes ou de masses qui se cristallisent en profondeur. À cette étape de leur histoire, ces roches ignées sont bien trop dures pour être sculptées.

La seconde étape de leur genèse commence lorsque ces roches mafiques et ultramafiques subissent des changements dûs à des interactions avec l’eau, à des températures et dans des conditions de pression qui caractérisent leur nouvelle location dans la croûte peu profonde (i.e métamorphisme) Bien que les minéraux ignés originels, le pyroxène et l’olivine, peuvent supporter des températures très élevées dans le manteau sans se désintégrer, ils sont assez instables à basse température en présence d’eau qui, typiquement, se libère des roches sédimentaires riches en eau au cours du métamorphisme. Dans de tels environnements, le pyroxène et l’olivine sont, en général, remplacés par une variété de minéraux comme la serpentine, le talc, la chlorite, la trémolite, le carbonate et la magnétite. Le type de mélange dépend de la composition particulière de la roche ignée d’origine, de la quantité disponible d’eau et d’autres fluides, et de la température et des conditions de pression imposées par la profondeur à laquelle la roche subit le métamorphisme. Tous ces minéraux, sauf la trémolite et la magnétite mineure, sont tendres et facilement éraflés par des instruments courants en métal ce qui fait de ces roches des matériaux idéals pour la sculpture.

La pierre dont se sert Lucy Tasseor Tutsweetok dans cette sculpture, et dans d’autres, diffère de bien d’autres saponites car elle est de couleur grise, a une apparence homogène à grain fin qui, en général, ne comporte ni veines, ni fractures, et est un peu plus dure que la plupart d’entre elles. Il est fort probable qu’elle provienne d’une petite carrière à ciel ouvert qui se trouve sur la rive sud de Chesterfield Inlet, une voie d’eau importante du Nunavut dans laquelle se déversent les eaux de la rivière Thelon et du lac Baker, et qui débouche dans la baie d’Hudson, à environ 300 km au nord de Arviat. La pierre à sculpter est extraite de masses de matériau ultramafique de 10 m sur 10 m qui ont probablement été pris dans un dyke ou une masse plus grande. Un examen microscopique de plusieurs échantillons montre que cette pierre contient de la chlorite assez granuleuse (2-5 millimètres), des noyaux restant du pyroxène originel et des grains de trémolite dans une fine matrice de chlorite, de talc et de rare carbonate. L’abondance relative de trémolite, jointe à l’absence de serpentine, un minéral jaune-vert qui est le produit le plus commun de l’altération de l’olivine, est probablement responsable de la couleur grise de cette variété de saponite. Comme la trémolite n’est pas aussi tendre que les autres minéraux de remplacement, son abondance dans la roche a également produit une variété relativement dure de saponite. En conséquence, les sculptures réalisées dans une telle pierre dépendent plus de la forme générale du matériau de départ et comportent, en général, moins de détails que celles qui sont réalisées dans des variétés de saponite moins dures.

Les blocs ultramafiques dans lesquels cette pierre à sculpter a été recueillie ne sont pas les seules roches de la carrière qui ont subi le métamorphisme. Le dyke (ou la masse ultramafique originale) se trouvait intégré à l’intérieur de gneiss granitique, une roche plus felsique (de couleur claire) entourant les blocs ultramafiques qui a, elle aussi, une genèse en deux étapes. Cela a commencé par la cristallisation ign&e