Les joies et les tribulations des collectionneurs d’art

Les gens aiment collectionner; ils collectionnent divers objets pour diverses raisons. Cela peut être des boites d’allumettes, des animaux en peluche, des cartes de sport, des sonneries pour téléphones ou des lecteurs MP3, des porte-clés ou des chaussures; peu importe, nombreux sont ceux qui ont besoin de collectionner quelque chose. Avez-vous un oncle excentrique qui a une collection étonnante de leurres pour la pêche ou de rabots pour le bois? Est-ce qu’il y a quelqu’un dans votre famille qui passe toutes ses fins de semaines dans les ventes de garage à chercher des figurines en céramique ou des flacons à parfum? Quel instinct de possession vous pousse à dire : « il faut que j’aie ça »? Timothy Long, conservateur à la MacKenzie Art Gallery, aime demander aux élèves des classes qu’il visite à Regina et dans les environs ce qu’ils collectionnent.

Fishing LureL’éminent critique d’art Kenneth Clark a tenté d’expliquer notre besoin de collectionner dans un essai sur la collection d’art. « L’instinct du collectionneur, si on peut se fier aux animaux et les enfants, a deux sources : le désir de ramasser tout ce qui brille et le désir de compléter une série; et ces instincts primitifs, soumis aux forces de la compétition, de la mémoire, de la richesse et autres facteurs évolutionnaires, ont constitué les premiers stades de l’action de collectionner… » (Clark, 1963)

Selon Matthew Teitelbaum, ancien conservateur à la Mendel Art Gallery à Saskatoon, le fait de collectionner des objets ferait partie du processus de définition de notre identité. « Nous sommes tous collectionneurs d’une certaine façon parce que, d’une manière indéfinissable, le fait de collectionner fait partie de la façon dont nous développons notre sens d’identité. » (Teitelbaum, 1989)

Les histoires personnelles des bienfaiteurs qui ont aidé à fonder les deux principaux musées de la Saskatchewan nous montrent comment le cheminement des collectionneurs, tout différents qu’ils soient, peut aboutir à une destination semblable et comment les arts visuels nous aident à développer notre sens d’identité.

Norman Mackenzie

Norman MackenzieNorman Mackenzie n’avait pas de formation en art ou en histoire de l’art et il pouvait se passionner pour la boxe autant que pour l’art, mais il aimait collectionner des œuvres d’art. C’était aussi un homme à l’esprit civique qui prévoyait que sa collection privée serait le germe d’un futur musée.

Originaire de l’Ontario, Mackenzie s’installe à Regina en Saskatchewan en 1891. Il y devient un avocat prospère, ce qui lui permet de s’adonner à sa passion de collecteur d’œuvres d’art. Cependant, comme il est isolé, à des milliers de kilomètres des centres d’art importants, Mackenzie doit se fier à son propre jugement artistique, à ses conversations avec les artistes de la place et aux recommandations des marchands d’art à l’étranger pour l’aider à prendre ses décisions en tant que collectionneur.

Au moins un marchand d’œuvres d’art bonimenteur, J. Purves Carter, prendra avantage de l’isolement de Mackenzie pour lui vendre des œuvres de valeur et de provenance douteuses. (La provenance se rapporte à l’historique de la propriété d’une œuvre. Établir l’historique de la propriété d’œuvres d’art exige parfois des années de travail de détective.)

Ainsi 1918, Carter vend à Mackenzie trois peintures supposément de Vieux Maîtres de la Renaissance italienne. La conservatrice Carol Phillips écrira plus tard : « Il s’est avéré que les trois peintures qu’il (Carter) mentionne n’étaient pas ce qu’elles semblaient être à ce moment-là, mais la nature douteuse des transactions n’a pas empêché Mackenzie d’acheter de J. Purves Carter d’autres œuvres aussi mal attribuées. »(Phillips, 1978)

Il faut préciser ici que Mackenzie comprenait l’importance de vérifier l’authenticité et d’établir la provenance des œuvres qu’il achetait. Dès 1913, il écrit à un marchand d’œuvres d’art de Londres : « J’achète des tableaux dans l’intention de les laisser à une institution d’ici et je n’ai pas l’intention de laisser des tableaux dits de Vieux Maîtres si je n’ai pas de preuve qui confirme mes affirmations. » (Cité par Brenda Beckman-Long dans The Original MacKenzie Bequest).

Mackenzie reçoit de meilleurs conseils lors qu’il devient membre du conseil d’administration de ce qui, en 1925, s’appelle encore la Galerie nationale du Canada (l’actuel Musée des beaux-arts du Canada). Les personnes-ressources qu’il y rencontrent lui permettent d’acheter des dessins de marchands réputés. (Les artistes produisaient souvent de tels dessins avant de créer leurs fresques ou leurs peintures. Ces dessins étaient appelés « cartons ».

En plus des affaires qu’il menait avec Carter, Mackenzie était aussi un mécène de l’art canadien. Il aidait des artistes de la place tels que Inglis Sheldon-Williams, James Henderson, Illingworth Kerr et Augustus Kenderdine, qui sont tous représentés sur le site Web ARTSask. Ces œuvres sont une des forces de la collection de Mackenzie et des œuvres clés de la collection permanente de la MacKenzie Art Gallery.

Lorsqu’il meurt en 1936, Norman Mackenzie lègue 374 objets d’art au Regina College, aujourd’hui l’Université de Regina, ainsi que plus de 64 000$ pour l’établissement d’un musée des beaux-arts à Regina. En raison de la Crise de 1929 suivie de la Seconde Guerre mondiale, ce n’est qu’en 1953 que la Norman Makenzie Art Gallery, située près de ce qui est encore le Regina College, ouvrira ses portes au public. Depuis 1990, la collection est logée dans des locaux beaucoup plus vastes dans le Regina Wascana Centre et le musée est devenu la MacKenzie Art Gallery.

Fred Mendel

Fred MendelFred Mendel, un réfugié juif d’origine allemande, arrive à Saskatoon (Saskatchewan) en 1939. Il a dû laisser derrière lui une entreprise familiale de transformation de la viande et se met à la recherche de possibilités dans ce genre d’entreprise aux États-Unis et dans d’autres parties du Canada. Il finit par s’installer à Saskatoon avec sa femme, Claire, et ses deux filles. La famille a peu de biens mais apporte d’Europe l’expérience d’une vie culturelle riche. En 1940, Mendel fonde Intercontinental Pork Packers et se met bientôt à collectionner des œuvres d’art, établissant ainsi un lien entre son ancienne patrie et sa nouvelle.

Mendel collectionne des œuvres importantes des peintres expressionnistes de l’Europe du Nord et des œuvres majeures des membres du Groupe des Sept et de leurs contemporains. Il commence aussi à fréquenter les artistes qui vivent à Saskatoon et au fil du temps assemble une collection importante d’œuvres des artistes locaux. Il ouvre une galerie d’art privée au dernier étage de l’usine Intercontinental et invite les artistes à venir voir sa collection à leur gré. Voir des œuvres originales d’artistes européens s’avère une expérience formative importante pour des artistes comme William Perehudoff, McGregor Hone, Wynona Mulcaster et Ernest Lindner. (Tous ces artistes sont présents sur le site Web ARTSask.)

En 1960, en reconnaissance de l’obtention de sa citoyenneté canadienne, Mendel entreprend des discussions avec la mairie de Saskatoon dans le but de créer un musée municipal. Plus tard, il donnera 175 000$ à la ville pour sa construction. Le gouvernement provincial donne la même somme et la ville fournit une aide supplémentaire. La Mendel Art Gallery and Civic Conservatory ouvre en 1964. L’année suivante, pour souligner le 25e anniversaire de son entreprise, Mendel fait don de treize peintures canadiennes à la collection permanente de la galerie d’art. Ces œuvres, dont des tableaux de Lawren Harris, A.Y. Jackson, Arthur Lismer et David Milne, forment le noyau de la collection d’art ancien de la Mendel Art Gallery.

La famille Mendel continue d’ajouter à son don initial en donnant des œuvres de peintres canadiens et internationaux ainsi que des sculptures inuites. La famille a aussi appuyé financièrement des publications comme The Mendel Art Gallery : Twenty-five Years of Collecting d’où provient une grande partie de l’information présentée dans cet article.

À la suite des fondateurs

Norman Mackenzie et Fred Mendel sont évidemment des personnages importants dans l’histoire de l’art en Saskatchewan. Cependant, une fois leur contribution à l’établissement de musées publics terminée, il incombe aux générations futures de continuer à enrichir les collections de ces galeries d’art. Cela se fait de trois façons.

RogersPremièrement, d’autres collectionneurs à l’esprit civique suivent l’exemple donné par Mackenzie et Mendel et lèguent des œuvres venant de leurs collections personnelles. Dans certains cas, des organismes sont créés dans le but de ramasser des fonds pour acheter des œuvres qui sont ensuite offertes au musée. Par exemple, le Regina Women’s Educational Club a acheté North Saskatchewan River de Augustus Kenderdine et l’a offert à la collection de la MacKenzie Art Gallery. Quelques années plus tard, un groupe appelé Art Gallery Society a acheté et donné plusieurs œuvres d’art, dont Pink Sky de Otto Rogers, à la MacKenzie Art Gallery.

La deuxième façon de bâtir une collection fait partie du travail des conservateurs. Ils recherchent des œuvres d’art pour les acheter. Cela peut être des œuvres d’un artiste en particulier ou encore des œuvres d’un certain type pour enrichir une section de la collection (œuvres d’un style ou d’une période précis ou encore d’une technique particulière comme la sculpture ou la photographie). Le conservateur est guidé dans ses acquisitions par le mandat et la mission du musée.

Finalement, un artiste peut offrir une ou plusieurs de ses œuvres à un musée. De tels dons se produisent d’habitude quand un artiste a une réputation établie – souvent lorsqu’il a atteint un certain âge – et qu’il possède des œuvres qui peuvent répondre au mandat du musée. Le personnel du musée évalue les œuvres offertes avant de les accepter pour faire partie de sa collection.

Les gestionnaires des collections

Le gestionnaire des collections doit avoir un bon sens de l’organisation puisqu’il documente la collection entière d’un musée. Cela veut dire qu’il doit savoir gérer les archives qui, de nos jours, sont dans des bases de données électroniques. Puisqu’il y a des milliers d’œuvres dans leurs collections, les directeurs des collections des deux musées doivent pourvoir dire rapidement si une œuvre est présentement exposée, entreposée ou prêtée à un autre musée.

Vault Question d’entreposage, les directeurs des collections passent une partie de leur temps dans un endroit du musée appelé « la chambre forte». C’est une pièce à température et à humidité constantes où on entrepose les œuvres qui ne sont pas exposées ou ne sont pas prêtées. Il est important de maintenir l’humidité et la température quasi constantes, (45 p. cent d’humidité relative et une température de 18º C pour que les œuvres ne se détériorent pas. Parce que de telles conditions n’existaient pas à ce moment, une huile sur toile – un des trois tableaux supposément de Vieux Maîtres qu’avait achetés Norman Mackenzie de J. Purver Carter – s’est détériorée si rapidement dans l’air sec des prairies qu’elle est bientôt devenu irréparable.

Plusieurs gestionnaires assurent aussi la photographie des œuvres soit à des fins documentaires ou encore pour les inclure dans des catalogues d’exposition ou dans du matériel publicitaire. On photographie d’habitude l’œuvre dans la chambre forte même afin d’en réduire la manipulation. La Mendel Art Gallery engageait autrefois un photographe mais la directrice des collections, Eve Kotyk, a trouvé que ce serait plus facile de le faire elle-même.

Les chambres fortes, conçues et construites pour protéger les œuvres d’art, ne sont toutefois pas invulnérables. En 2006, un incendie s’est déclaré sur la plateforme de chargement située à côté de celle de la Mendel Art Gallery. Même si les flammes n’ont pas traversé le mur coupe-feu, toutes les œuvres ont été couvertes de suie. La Mendel a embauché des artistes locaux pour aider ses restaurateurs à nettoyer les œuvres. Cette tâche a pris environ deux mois.

Présentement (à partie de l’été 2008), la Mendel Art Gallery prépare une rénovation et une expansion de ses locaux. La chambre forte sera presque deux fois plus grande à la fin des travaux.

Mentionnons aussi Colin MacDonald qui a consacré 50 ans de sa vie à collectionner, non pas des œuvres d’art, mais des renseignements biographiques sur plus de 5 000 artistes canadiens ! Son œuvre est maintenant une référence hors prix pour tout chercheur, conservateur, collecteur, ou tout curieux qui veut en savoir plus sur un artiste qu’il admire.

Pour en savoir plus sur Colin MacDonald et son Dictionary of Canadian Artists : http://www.davidmacd.com/artcanada/index.htm.

Eve Kotyk - Que fait un gestionnaire de collections?
Eve Kotyk - La chambre forte
Eve Kotyk - La photographie, un côté agréable du travail
Things To Think About
  • Prenez connaissance des mandats de la MacKenzie Art Gallery et de la Mendel Art Gallery. Quels artistes ou quelles œuvres ajouteriez-vous à leurs collections?
  • Imaginez ce que serait l’histoire de l’art en Saskatchewan sans l’apport de Norman Mackenzie ou de Frederick Mendel.
  • Imaginez que vous êtes un marchand de tableaux, un marchand qui a des principes et une conduite plus éthique que J. Purves Carter. Si vous en aviez la chance, quel serait le type d’art ou la période dont vous vous inspireriez pour faire l’acquisition d’œuvres?

 

References
  • (anglais) Beckman-Long, Brenda. The Original MacKenzie Bequest.  Catalogue d’exposition. MacKenzie Art Gallery, Regina, Saskatchewan, 1994.
  • (anglais) Clark, Kenneth, cité dans Great Private Collections, éd. par Douglas Cooper.  New York : The Macmillan Company, 1963.
  • (anglais) Hoving, Thomas. « How to play the buying game » dans Art For Dummies.  New York : IDG Books Worldwide, Inc., 1999.
  • (anglais) Long, Timothy. « The Collector and the Collection » dans The MacKenzie Art Gallery : Norman Mackenzie’s Legacy.  Mackenzie Art Gallery, Regina, Saskatchewan, 1990.
  • (anglais) Parke-Taylor, Michael et Norman Zepp.  Regina Collects.  Catalogue d’exposition. MacKenzie Art Gallery, 1984.  
  • (anglais) Phillips, Carol.  Building a Collection.  Catalogue d’exposition. Norman Mackenzie Art Gallery, Université de Regina, Saskatchewan, 1978.
  • (anglais) Riddell, W. A.  The MacKenzie Art Gallery : Norman Mackenzie’s Legacy.  Catalogue d’exposition. MacKenzie Art Gallery, Regina, Saskatchewan, 1990.
  • (anglais) Teitelbaum, Matthew.  The Mendel Art Gallery : Twenty-Five Years of Collecting.  Catalogue d’exposition. Mendel Art Gallery, Saskatoon, Saskatchewan, 1989.

 

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